Élucubrations pédagogiques

11 Sep, 2011

La disparition de l’écriture

Posté par JR dans la catégorie En vrac

Je ne livre pas ici les résultats d’une enquête sur l’avenir, ni les prédictions d’un Nostradamus de l’école. Je vous annonce juste la fin de l’écriture manuscrite.

Qu’on s’entende bien, je ne parle pas de la production écrite, qui avec la presse, l’édition, et les médias en ligne, n’a fait que croître depuis les dernières années. Je parle bien du geste graphique manuscrit (« Manu scriptus », écrit à la main).

Pourquoi écrire à la main ?

Posez-vous la question, lecteurs de ce billet. Quand donc avez-vous recours à un crayon ? Les situations existent encore toutes, mais visent à disparaître au fil des années. Evidemment, j’enfonce une porte ouverte si je vous dis que les nouvelles technologies sont la cause de cette future disparition… C’est principalement leur portabilité qui engendrera l’oubli du geste écrit.

Actuellement, les recours au crayon sont de 2 ordres :

  • écriture utilitaire : prise de notes, rédaction à l’école ou lors d’examens, écriture d’une lettre, d’une liste de course, d’un chèque, d’un post-it…
  • pour le plaisir : écriture d’un poème, réalisation de mots croisés, utilisations artistiques du geste graphique…

Généralement, l’argument des défenseurs du stylo joue plutôt sur la 2e caractéristique : « c’est important, la beauté des lettres, le plaisir du crayon sur le grain du papier… ». Toutefois, si on analyse l’aspect purement utilitaire de l’écriture manuscrite, tous les usages semblent disparaître progressivement :

  • la presse, l’édition, les auteurs sont depuis longtemps passés à l’usage de l’informatique, avec des outils qui améliorent certainement les créations ;
  • dans de nombreux métiers, l’ordinateur a remplacé le stylo (les pharmaciens s’en réjouissent en mémoire des ordonnances manuscrites illisibles) ;
  • chez les particuliers, les usages changent : la lettre se tape et s’envoie par courrier électonique, la liste de course prend place dans le téléphone, et la carte postale devient la curiosité manuscrite des vacances. Mais pour combien de temps ?

Un questionnement pour l’école

Faut-il pour autant abandonner l’écriture manuscrite, sous prétexte qu’on n’en a plus besoin ?

Chez les pédagogues et les enseignants, la question s’est déjà posée avec l’usage de la calculatrice : faut-il abandonner l’apprentissage du calcul mental puisque notre quotidien nous fournit des moyens techniques pour réaliser facilement ces calculs ? La réponse donnée par les éducateurs fut souvent négative, afin de garder la possibilité de calculer des ordres de grandeur.
Or, dans les usages, on ne peut nier qu’adultes et enfants ne savent pas compter, et surtout, qu’ils ne maîtrisent plus les techniques de calcul mental automatiques que connaissaient nos aînés instruits. Cela ne les / nous empêche pas de consommer, tenir un budget, monter des plans de bricolage, etc.

En terme d’écriture manuscrite, la question ne se pose pas encore officiellement. Ma hiérarchie pédagogique, avec en première ligne les programmes officiels de l’Education Nationale, me demande d’apprendre le geste graphique à mes élèves. Je suis fonctionnaire, donc je fonctionne.
Pourtant,  en tant qu’enseignant, en CP, je me pose la question de la nécessité d’apprendre encore ce geste graphique de l’écriture, pour des élèves qui n’en auront peut-être plus besoin dans leur vie adulte.

S’il fallait en effet vraiment mettre l’accent sur les compétences des citoyens de demain, je supprimerais de mon emploi du temps l’apprentissage des boucles et des ponts, non sans une certaine nostalgie du temps passé, tout comme mes anciens collègues ont dû pleurer amèrement la disparition de l’encrier et de la plume, et de l’apprentissage associé des pleins et des déliés.

Les temps changent, les techniques aussi, l’école se doit de les accompagner.

Tu me copieras 50 fois « je ne dois pas faire mes punitions à l’ordinateur ».

Bien-sûr, cette disparition n’est pas pour demain (il est plus abordable d’acheter un stylo qu’un notebook), mais vu la rapidité des évolutions et de l’adoption des nouvelles technologies, je pense voir de mes propres yeux ce changement. Il est possible que dans certains corps de métiers, ou chez certains artistes, l’écriture manuscrite soit encore nécessaire. Dans ces cas, il s’agira toutefois d’une compétence professionnelle, qui sera enseignée en formation, et non d’une compétence sociale enseignée sur les bancs de l’école Primaire.

Ce sera donc avec beaucoup de plaisir que je montrerai à mes élèves, pendant les cours d’histoire, comment fonctionnaient nos cahiers d’écoliers !

7 réponses à "La disparition de l’écriture"

1 | TOINET

septembre 11th, 2011 at 18 h 34 min

Avatar

Vos posts sont très inspirants. J’aime votre style !

Il est vrai que l’approche de l’écriture est souvent basée sur du « recopiage »…
Boucles à terminer, pointillés à suivre… Le résultat n’a rien de plaisant et de satisfaisant. Ce ne sont pour l’enfant que des traits gris sans significations et intérêts particuliers.
Et là pour le coup toutes les méthodes d’écriture sont ( souvent) une pâle copie les unes des autres.
L’enfant doit reproduire les modèles à la demande du maître.
Il aurait peut être envie de reproduire une lettre sur toute la page mais souvent on lui demande de recopier une autre lettre.. sur une autre ligne.
L’écriture en classe est donc basée sur une sorte de corvée de recopiage, qui plonge l’enfant dans un état d’absence et de passivité …
Le geste de l’enfant ne s’accompagne d’aucune réflexion.
C’est plus de l’entraînement que de la préparation …
Le recopiage c’est l’intelligence en sommeil. On voit bien là toute la problématique de la place de l’intelligence à l’école .
Ce qui est important c’est l’organisation des sensations, l’affinement des perceptions …
Ecrire c’est beaucoup plus que ce que nos enfants font en CP où l’écriture reste robotique.
Il faut aider l’enfant à construire et libérer le geste !!
Selon moi, l’écriture manuscrite reste une nécessité comme aide à l’élaboration du sens. Là est le vrai changement…
Pas de petits robots, ni de dactylos !

2 | Samuel Chalifour

septembre 12th, 2011 at 1 h 32 min

Avatar

Des recherches avec conclusions disponibles ici : http://tice.aix-mrs.iufm.fr/cotic/IMG/pdf/velay_longcamp.pdf démontre que l’entraînement du cerveau à écrire est plus qu’utile pour qu’il apprenne efficacement à reconnaître les lettres et les mots et ainsi à la maîtrise de la lecture.

3 | JR

septembre 12th, 2011 at 18 h 38 min

Avatar

Voilà un document passionnant que je m’empresse de partager, et qui nuance bien mes analyses certainement trop hâtives. De plus, il éclaire d’un nouveau point de vue le nécessaire passage par l’écriture à la main que j’impose à mes CP producteurs sur le Net… Merci !

4 | Florence

septembre 12th, 2011 at 18 h 19 min

Avatar

La question se pose en effet de l’éventuelle disparition de l’écriture manuscrite, mais je ne suis pas sûre que cela arrive vraiment. J’avais évoqué le sujet de cette écriture sur mon blog (http://www.amotsdelies.com/blog/2010/12/ecrire-a-la-main-est-bon-pour-le-cerveau/) suite à la lecture d’un autre article (en anglais, malheureusement) qui expliquait pourquoi cette activité est bonne pour notre cerveau.

Partant de ce constat, ce serait dommage de s’en priver ! Et puis le tout TIC ne signifie pas nécessairement le tout clavier : sur les écrans tactiles, on écrit beaucoup avec un stylet.

Quant à la comparaison avec le calcul mental… Certes, même ceux qui ne savent pas calculer tiennent un budget, mais combien sont en situation de surendettement ? 😉

5 | Valérie M

septembre 20th, 2011 at 6 h 00 min

Avatar

Bonjour à tous,
Tout d’abord, je suis d’accord avec Samuel : l’action (l’acte d’écrire) sur l’objet de l’apprentissage amène la concentration nécessaire à cet apprentissage !
Je me suis posée un peu les mêmes question mais dans un autre registre : j’enseigne la mécanique à des élèves de BAC Pro.
Quid du dessin à main levée quand les logiciels de Conception Assisté par Ordinateur sont de plus en plus faciles à utiliser et sont de plus en plus puissants ?
Avec les élèves, je tâche de repérer les différents moments de la réflexion sur un problème et quel est l’outil le plus adéquat pour « penser ».
En début de réflexion sur la conception d’un produit, le crayon à la main, on laisse son esprit divaguer, on trace des traits. Peu d’élèves savent suffisamment dessiner pour représenter un objet 3D au crayon, alors vive les logiciels pour qu’ils donnent vie à leur création !
Ensuite on réfléchi ensemble sur cet objet, cela se fait souvent au crayon (crayon gris, crayon de couleur) sur une impression du dessin 3D par Ordinateur (plusieurs vues).
et puis le logiciel reprend le relais !
en voici un exemple : http://lesartsoutilles.jimdo.com/veille-technique/2009-2010/porte-v%C3%A9lo/

Je travaille avec eux de la même manière pour l’écriture : crayon puis finalisation à l’ordinateur.
C’est pour moi, une manière de redorer le blason du « brouillon » ! qu’il soit brouillon d’écrit ou croquis !
Depuis la fin du primaire ? le collège ? la réflexion des élèves, leur errances, leur hésitations, leur essais n’ont pas le droit d’exister. ils doivent juste montrer le résultat final, le beau, le terminé.
Pourtant, même le plus beau bâtiment d’architecture a eu besoin d’échafaudages ! et je trouve que le chemin est largement aussi beau que la destination !
Je demande à mes élèves de garder toutes traces qui me prouve qu’ils ont réfléchi et je l’évalue autant que le résultat final.
La réhabilitation du brouillon et l’évaluation du processus complet de travail, nous permet d’exiger que le résultat final soit proche de la perfection, même si l’élève a besoin de notre aide pour y arriver, même s’il doit remettre 10 fois le métier sur l’ouvrage pour faire des modifications après relecture de notre part (de texte ou de dessin 3D).

Alors oui ! plus de dessin sur plan sur une table à dessin, je ne leur apprends plus à faire de la perspective, à dessiner des vis … cela n’a plus d’intérêt. Par contre je focalise cette énergie vers le croquis qui est pour moi autant une aide à penser que la manière de rendre observable, en quelque sorte, la pensée.

merci pour votre blog !
Valérie

6 | claudia

septembre 29th, 2011 at 23 h 15 min

Avatar

le souvenir qui me revient en mémoire, c’est la ligne de dessin lorsque l’on avait fini sa page d’écriture. Elle me libérait tellement de cette contrainte d’écriture, moi qui aime les mots et la lecture. Pourquoi ? je suis dyslexique. Depuis que l’ordinateur est arrivé dans ma vie je renais, je découvre à 200% les joies d’écrire et je pense même faire moins de fautes d’orthographe. J’apprends beaucoup plus. Pourquoi? c’est simple, mon cerveau n’est pas obligé de rester concentré sur l’écriture, antidote le fait très bien. Mon cerveau peut aller se ressourcer dans l’histoire, la littérature … n’en déplaise à samuel C.

7 | La Dame de Nage

octobre 3rd, 2011 at 23 h 05 min

Avatar

Mais diantre, la main est un outil magique ! Il ne faut pas oublier de la cultiver.
Je n’ai pas tout lu … mais je peste après tous ses savoir-faire qui s’évaporent ces dernières années : coudre, tricoter, crocheter, broder, bricoler, jardiner … De plus en plus d’outils ou d’achats fabriqués.
Ma grand-mère était peu instruite, n’empêche qu’elle était capable de me coudre des habits sans patron, c’était un savoir faire, une conscience géométrique qui disparait : passer de la dimension 3 à la dimension 2, pour construire de la dimension 3;

Je suis effarée par le nombre d’enfants qui sont balourds, simplement parce qu’ils ne développent pas ce merveilleux outil qu’est la main.

Quand je suis ailleurs (vacances ou fourgon) j’aime écrire manuellement !

Poster un commentaire

Beaucoup d'articles concernent mon expérience d'utilisation de Twitter au CP, mais d'autres articles devraient voir le jour prochainement :-)

Archives

élucubration

n. f., ouvrage composé à la lumière de la lampe, à force de veillées et de travail.

Qui suis-je ?

Enseignant depuis plus de 13 ans, en CP à Dunkerque, je m'interroge sur mes pratiques et sur celles de divers collègues, afin de donner au temps d'école le meilleur rapport plaisir-apprentissage.

On tweete chez les instits